On t'a promis un appel dans la soirée. Il est onze heures moins vingt. Tu vérifies que la sonnerie est allumée, tu poses le téléphone à l'envers, et tu le retournes deux minutes plus tard.
Le lendemain, la journée s'installe par-dessus l'attente. Les mails partent, les courses se font, et une partie de ton attention reste posée sur un téléphone qui ne sonne pas. Ce qu'on appelle la peur de l'abandon fait penser à un départ, à quelqu'un qui claque la porte. Dans une journée ordinaire, c'est plus continu et plus discret : elle sera bonne ou mauvaise selon la réponse de quelqu'un, et cette réponse ne dépend pas de toi.
Cette dépendance a un moteur, et c'est un besoin : celui d'être nécessaire.
Ce que le besoin fait faire
Être nécessaire à quelqu'un, ça se fabrique, et le travail ne se voit pas. Tu prends pour lui le rendez-vous qu'il repousse depuis trois mois. Tu gardes ton samedi libre, au cas où. Quand il annonce qu'il sort sans toi, tu dis que c'est parfait, du ton qui dit le contraire, et il finit par rester.
Pris un par un, ces gestes ressemblent à de l'attention, et c'est ce qu'il y voit. Mis ensemble, ils te rendent nécessaire.
Et quand ces gestes ne suffisent plus, le besoin va chercher plus loin. Vient le soir où rien n'arrive. Tu relances sur un détail qui date de trois semaines, le ton monte, vous y passez une heure. Tu te couches vidée. Au moins il était là. Une dispute reste une réponse.
Ce besoin se paie dans le corps : le ventre se noue avant que tu saches ce qui t'a alertée.
Ce besoin prend parfois toute la place. Quand guetter la réponse ne laisse plus rien passer d'autre, il faut voir un médecin. C'est le cas quand ça dure des mois, que les repas se sautent et qu'on ne sort plus. Ce qui suit parle de ce qui se passe avant d'en arriver là.
Celui qui n'a besoin de personne
La peur de l'abandon, on l'imagine presque toujours sous la forme qu'on vient de voir, celle qui retient. Il y a une seconde façon de porter le même besoin, et celui qui l'a ne lui ressemble en rien. La personne qui n'a pas appelé hier soir est peut-être de ce côté-là.
Lui, il ne demande jamais rien. Ni un coup de main pour le déménagement, ni qu'on garde les enfants une heure, ni qu'on l'accompagne à l'hôpital. Et quand on propose, la réponse tombe devant tout le monde : ça va, il se débrouille.
Au début, on insiste. Puis on arrête, parce qu'il a l'air sincère et qu'on le croit. Les propositions s'espacent, et c'est là qu'il devient amer. Il n'a rien demandé, personne n'a rien proposé, et c'est le second qu'il retient.
Et le jour où quelqu'un passe outre et vient quand même, la colère sort d'un coup, et c'est sur celui-là qu'elle tombe. Vu du dehors, ce refus ressemble à de l'indépendance. En dessous, la colère tournait depuis longtemps.
Les deux ont le même besoin
Celle qui retient et celui qui n'a besoin de personne cherchent la même chose, l'attention des autres, et aucun des deux ne sait la demander. Celle qui retient la prend comme elle vient, une dispute fera l'affaire. Celui qui n'a besoin de personne la refuse à voix haute, et il guette qui viendra quand même.
Face à face, ces deux besoins se nourrissent l'un l'autre. Elle relance, et il en conclut qu'on court après lui. Il ferme la porte, et elle y voit la preuve qu'il fallait relancer.
Chacun trouve chez l'autre la preuve qu'il attendait, et c'est ce qui fait tenir le duo. On le rencontre partout. C'est aussi ce qui fait revenir les mêmes disputes, avec la phrase qui a déjà servi vingt fois, celle qui commence par « de toute façon, tu fais toujours ».
Personne ne tient le même rôle toute sa vie. Une même personne peut retenir pendant dix ans avec quelqu'un, et n'avoir besoin de personne dans le lien d'après. Sur sept jours, tu peux relancer trois fois un ami qui ne répond pas, et laisser un message de ton frère en attente quatre jours.
Ce besoin porte un nom, la clé 19
Les Gene Keys sont soixante-quatre clés rassemblées par Richard Rudd, et l'une d'elles décrit ce mouvement du début à la fin. Elle s'appelle le Besoin, c'est la clé 19.
Elle ne travaille pas seule. La clé 33 va avec elle, et c'est celle qui fait recommencer : la même scène revient avec d'autres personnes, dans le même ordre. Tu vois venir la fin, tu l'as déjà vue deux fois, et tu refais les mêmes gestes.
Ce qui recommence, c'est la même demande, et tu l'adresses chaque fois à quelqu'un qui n'a pas ce que tu demandes. Que cette personne parte ou qu'elle reste n'y changera rien. Et changer de personne ne suffit pas : ça se travaille dans les relations qu'on a déjà.
Quand le besoin se desserre
L'appel arrive en fin d'après-midi. Le ventre se desserre, la conversation dure vingt minutes, tu reprends ta soirée. Le soir suivant, tu regardes si le prochain vient. Le calme a tenu quelques heures.
Je le dis pour moi aussi. Toute petite, je demandais à ma mère si elle m'aimait. Elle répondait oui bien sûr, et je redemandais. J'ai fait pareil avec mes maris. Je le fais moins avec le dernier, peut-être parce que je me sens plus en sécurité.
Tant que c'est ton propre besoin qui parle, tu n'entends que lui. Tu commences à sentir celui des autres le jour où le tien se desserre.
Tu as un radar pour ce que les autres ne disent pas, et il marche très bien. Il cesse de chercher ce qui te manque, et il se met à rapporter autre chose. Ce qu'un proche porte et n'a pas dit. Le moment où il vaut mieux se taire. Un appel qui tombe juste, sans que tu saches pourquoi tu as appelé celui-là.
Le jour où j'ai compris que l'attente ne changerait rien au résultat, ça a un peu changé. Je pouvais continuer de vivre pendant ce temps.
Ce changement n'a rien de confortable au début, et personne ne peut en annoncer la durée. Ce radar servait à mesurer ta place auprès de quelqu'un, et il commence par te montrer, très bien, tous les endroits où tu t'accroches encore.
Ces endroits ne sont pas les mêmes pour tout le monde, et c'est ce que ton profil montre. Il se calcule gratuitement sur ce site et il donne les onze clés de ta carte. La peur de l'abandon n'y porte pas ce nom, et quand la 19 en fait partie, tu vois en général tout de suite laquelle des deux te ressemble. Et par quel bout le besoin te prend.
Si ce besoin vient de plus loin, de la maison où tu as grandi et de ce qui s'y passait à table, l'article sur les schémas des parents prend le relais.